Yirminadingrad, ville de onze millions d’habitants située sur les côtes de la mer Noire, vit guerres, accidents nucléaires et désordres sociaux. Mais elle est aussi une cité cosmopolite, zone de transit pour businessmen et pour touristes venus découvrir de quoi sera fait leur futur. Elle dépasse les nations pour former un lieu particulier duquel chacun peut chercher à s’échapper, sans jamais pouvoir l’oublier. Elle rassemble toutes les religions, tous les peuples, et ce monde futur tente, tant bien que mal, de survivre sans vraiment y croire. Elle se fait le centre de toutes les luttes sociales, de tous les conflits économiques et politiques, et se dirige peu à peu vers l’effondrement, déjà inéluctable. De l’extérieur, elle paraît être une ville moderne comme les autres, tentaculaire et en constante élévation, mais, dans ses entrailles, elle est maintenue debout par le travail de milliers d’ouvriers, ignorants de leur condition, et est l’habitat de fantômes, emprisonnés dans le réseau de chemin de fer de la ville, tortueux et interminable.
Cette ville est ainsi le point d’appui à partir duquel se crée cet ensemble de témoignages où chaque narrateur, qu’il soit un enfant ou un vieil ouvrier, un artiste de retour dans sa ville natale ou un commercial cynique, présente sa perception d’une ville à laquelle leur individualité est profondément attachée. Dans un avenir proche, l’individu, face à l’immensité d’une telle ville et un monde [dont Yirminadingrad n’est que le reflet le plus criant de désespoir] sans destin autre que la disparition, n’est plus grand chose. Dès lors, chaque texte montre un individu solitaire, souvent perdu, très rarement sauvé, qui survit en attendant [bien malgré lui] la chute ou en espérant une vie meilleure.
Dans un style toujours changeant, mais toujours ciselé et adapté au récit, parfois tirant vers l’expérimentation et le récit elliptique, le lecteur se retrouve face à un mélange subtil et pertinent de plusieurs perspectives science-fictives : prospection sociale, comme pourrait le faire
BALLARD, dans la description de milieux industriels étouffants [« Demain l’usine » ou « Et s’échapper des côtes rompues, et se répandre en nuées immenses »], torsion de la réalité et récits au certain accent mystico-religieux plutôt
dickien [« Cheval cauchemar », « Légende dorée de Saint Christophe »], sans que ces perspectives ne soient exclusives. La science-fiction, dans plusieurs de ses possibilités, est bien présente ; on perçoit un monde futur potentiel, crée à partir du présent, un monde où tout est mélangé dans la violence, sans porte de sortie.
Le résultat est définitivement pessimiste. Dans cet entrelacs de milieux industriels, de chiens malades, de pollution et de conflits, l’espoir n’est que peu présent. Chacun est soit apathique et tente de survivre, soit cherche à purger sa frustration et ses passions violentes dans l’art [destructeur], dans le mysticisme ou dans la recherche d’une sensualité, qui peut aller jusqu’à la perversion. Mais bien que Yirminadingrad n’offre pas grand chose, les individus peuvent réussir à s’échapper temporairement, à vivre un peu sans la violence et sans la peur au ventre ; ainsi dans « Escale d’urgence [matériaux pour un adultère] » où, le temps d’un carnaval, chacun peut expérimenter la joie sans avoir à redouter l’autre.